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triche et le roi de Prusse, lorsqu'ils furent invités par la Russie à prendre part à la guerre.

On argue d'une façon convaincante des Traités sus-mentionnés, que la mesure est non-seulement contre la teneur, mais même contre l'esprit de ces Traités. Est-il supposable, dit-on, que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, lorsqu'ils sont convenus de la dissolution du duché de Varsovie, et de partager les provinces qui le forment, entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, d'après les arrangements à prendre par ces trois puissances sans aucune intervention du gouvernement français, est-il supposable qu'ils aient eu l'intention de stipuler de céder la presque totalité du duché de Varsovie, qu'ils étaient ainsi convenus de partager, simplement pour le seul agrandissement de la Russie et cela en détruisant complétement leurs propres frontières, et laissant ainsi leurs capitales exposées et sans défense? On ne peut pas plus prétendre que le Traité avait pour but le partage du duché entre l'Autriche et la Prusse seules à l'exclusion de la Russie, le contraire est imprimé en tête du Traité; la Prusse, dans le Traité suivant, signé en septembre avec l'Autriche, s'engage à voir mis à exécution l'arrangement à l'amiable entre les trois Cours? Peut-on supposer que lorsque l'Autriche et la Russie sont convenues de la dissolution du duché de Varsovie, qu'elles aient consenti à son dangereux rétablissement sous la forme d'un royaume de Pologne soumis à la Russie, arrangement qui serait dix fois plus menaçant et plus alarmant pour leurs États respectifs? Si les termes du Traité étaient aussi ambigus qu'ils sont nets et concluants, personne ne pourrait les expliquer de façon à donner à entendre que ces deux puissances, qui s'alliaient alors pour la délivrance de l'Europe, aient été persuadées d'embrasser cette cause pour consentir à abandonner leur position militaire à un puissant voisin.

Lors donc qu'il est reconnu que la mesure est contraire aux Traités, la situation prend un aspect encore plus grave; car, S. M. Impériale, doit, en examinant les faits, s'apercevoir que la politique qu'elle a été amenée à suivre est contraire à la foi de ses engagements solennels. D'autant plus que le système mis en avant par S. M. Impériale pour engager la Prusse et ensuite la Russie à se joindre à la cause de l'Europe, était que le temps était venu où « les Traités ne seront plus des trêves, où ils pourront de nouveau être observés avec cette foi religieuse, cette inviolabilité sacrée auxquelles tiennent la considération, la force et la conservation des empires. » On ne doute pas toutefois que lorsque S. M. Impériale aura examiné plus sérieusement ses engagements tant sous leur forme que dans leur esprit, elle sera la première à les reconnaître et à y adhérer, en renonçant à tout projet qui serait en désaccord avec eux.

Il est difficile de concevoir comment l'annexion à l'empire russe de

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presque totalité du duché de Varsovie et de son établissement avec les provinces polonaises appartenant à la Russie, en un royaume séparé soumis au gouvernement russe, peut être considérée comme un devoir moral.

Si S. M. Impériale est sérieusement convaincue d'améliorer le sort des Polonais, sans avoir en vue un agrandissement de territoire, il est proposé que le pouvoir qu'il a dans les mains est suffisant, en ce qui regarde les nombreux habitants des provinces russes prises de la Pologne, avec sa portion raisonnable du duché de Varsovie, et que pour une Conférence de cette nature, quelque bonne qu'elle puisse être, il n'est pas nécessaire d'essayer d'obtenir un agrandissement de son empire aussi énorme et aussi menaçant que celui proposé (un empire aujourd'hui largement suffisant pour tout projet d'ambition et plus que suffisant pour l'objet d'un bon gouvernement) aux dépens de la position actuelle et de la sécurité à venir de ses Alliés, en contravention avec ses propres engagements et ces principes de justice et de modération qu'il a si souvent déclarés comme étant les seuls mobiles de sa conduite, et qui ont réglé si éminemment sa manière d'agir vis-à-vis de la France lors de la dernière paix.

S. M. Impériale devrait aussi songer combien il est opposé au devoir moral de s'embarquer précipitamment dans une expérience qui occasionnera des craintes et du mécontentement chez les États voisins, et de l'agitation politique dans ses propres États. Si le devoir moral exige que la situation des Polonais soit améliorée par un changement aussi radical que le renouvellement de leur monarchie, que cette amélioration soit faite alors d'après le principe large et libéral de les rétablir réellement nation indépendante, au lieu d'en faire des deux tiers un instrument militaire formidable dans les mains d'une seule puis

sance.

Une semblable mesure libérale serait applaudie sans opposition dans toute l'Europe et serait acceptée avec empressement par l'Autriche et la Prusse. Ce serait, il est vrai, un sacrifice, d'après les calculs ordinaires des États, de la part de la Russie; mais, si S. M. Impériale n'est pas disposée à faire de semblables sacrifices au devoir moral sur la partie de son propre empire, elle n'a aucun droit moral de faire de semblables expériences aux dépens de ses Alliés et voisins.

Il faut dire plus; aussi longtemps que S. M. Impériale tiendra à ce projet fâcheux, il est impossible qu'aucun plan d'arrangement pour la reconstruction de l'Europe puisse être proposé par les plénipotentiaires des puissances alliées ou que le présent Congrès puisse s'assembler formellement pour discuter et sanctionner aucun arrangement.

S. M. Impériale doit difficilement s'attendre à ce que les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse déclarent, de leur propre mouvement,

et proposent à la face de l'Europe, comme étant honorable et pleine de garantie, une mesure qui laisse les États de leurs souverains sans frontières militaires. Il n'est pas raisonnable de demander une pareille mesure. Peuvent-ils, eux, hommes d'État (après avoir formulé et signé la paix de Paris), à la face de l'Europe et de leurs propres sujets, recommander un pareil arrangement comme devant mettre fin aux longues agitations de l'Europe et aux malheurs des peuples par une paix solide, fondée sur une juste répartition de forces entre les puissances, et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée.

Les plénipotentiaires de Grande-Bretagne, de France, d'Espagne, et l'on croit, ceux de tous les autres États de l'Europe, grands et petits, partagent les mêmes sentiments sur ce sujet. Quelle opinion fâcheuse régnerait donc en Europe si S. M. Impériale tenait avec tenacité à son projet, et était déterminée à conserver la position militaire du duché de Varsovie contre le sentiment général, et si les plénipotentiaires des autres puissances, choisis pour réorganiser l'Europe et fixer une paix solide et permanente, étaient obligés d'informer les représentants de tous les États assemblés à Vienne, qu'ils sont privés, par une semblable ligne de conduite de la part de la Russie, de tout espoir de proposer un semblable arrangement, tel qu'ils se sont engagés par le Traité de Paris de donner à l'Europe après ses longues agitations et souffrances.

Il semble qu'aucune autre ligne de conduite ne peut être adoptée, à moins que S. M. Impériale ne consente gracieusement à envisager sérieusement les conséquences qui résulteront nécessairement de la mesure à laquelle elle tient pour le moment. C'est à S. M Impériale qu'il appartient d'envisager la ligne de conduite que les précédentes Déclarations qui ont été faites en Europe en son nom, l'esprit des Traités, l'honneur et la sécurité de ses Alliés, le désir général de l'Europe, ses éminentes vertus, son haut caractère, réclament impérieusement, en face de l'Europe, à une occasion aussi solennelle que la réunion de ses plénipotentiaires dans un congrès général.

Lettre du prince de Talleyrand à lord Castlereagh, sur la marche et les principes à suivre dans les occupations du Congrès.

Vienne, 5 octobre 1814.

Mylord, j'ai lu avec beaucoup d'attention le projet que le prince de Metternich m'a remis avant hier au soir, et où votre nom se trouve en marge: ce qui m'engage à vous adresser les réflexions qu'il m'a suggérées.

Plût à Dieu, qu'il fût en mon pouvoir de l'approuver en tout, comme je l'approuve en beaucoup de points. Je le voudrais de toute mon âme; car personne moins que moi n'aime à élever des difficultés; personne ne désire plus que moi de simplifier, d'abréger et de finir.

Que les puissances signataires du Traité du 30 mai 1814 forment un comité de propositions; rien n'est mieux, pourvu que les attributions de ce comité soient renfermées dans les justes bornes; que des comités soient formés pour préparer les travaux, rien n'est plus convenable; et même au lieu de deux, j'en désirerais trois, un pour les affaires d'Italie, un second pour la distribution des territoires en Allemagne, et un troisième pour sa Constitution fédérale.

Mais il me paraît toujours nécessaire que ces comités ne soient nommés que du consentement du Congrès. On n'aime tant la loi en Angleterre, et on ne l'y respecte tant, que parce que c'est le pays qui la fait.

Il en serait tout autrement, si elle lui était dictée. De même, l'Europe ne tiendra aux arrangements qui seront faits, et ces arrangements ne ne seront durables qu'autant qu'ils seront le résultat de la volonté générale.

C'est ce qu'on obtiendra par le mode que j'ai proposé, au lieu que, si les puissances signataires du Traité du 30 mai réglaient tout, et décidaient tout d'avance, et ne laissaient au Congrès autre chose à faire que d'approuver, on ne manquerait pas de prétendre, que parmi ces puissances il y en avait quatre qui, par leur union, formaient une majorité constante, ce qui leur avait donné une autorité absolue dans la commission préparatoire, et que, par leur influence individuelle et collective, elles avaient ensuite forcé l'approbation du Congrès, de sorte que c'était leur volonté particulière seule qui était devenue la loi de l'Europe. On vous accuserait sûrement à tort de l'avoir voulu; l'on nous accuserait, nous d'y avoir donné les mains; et l'Europe, qui doit être constituée d'une manière durable, ne le serait pas.

On s'effarouche de la réunion du Congrès. En vérité, mylord, plus j'y réfléchis, et moins je comprends pourquoi on la craint. On ne veut pas que les petits États se mêlent des affaires générales. Dans mon opinion, ils ne le doivent pas; et dans mon opinion encore, ils n'y pensent pas. Qu'on assure aux petits États d'Allemagne leur existence, et qu'on les admette à discuter la loi fédérale, qui doit les régir; voilà, selon moi, tout ce qu'ils ont à demander, et ils ne demanderont rien de plus.

Il me semble, d'ailleurs, qu'il y a dans le mode que l'on propose, une contradiction. On veut établir des comités, et que les ministres des États intéressés s'adressent à eux; mais pour que les comités puissent recevoir ces ministres comme tels, il est de toute nécessité que ceux-ci se soient légitimés par la vérification de leurs pouvoirs. Or, si cette vérification est une fois faite, le Congrès est formé. Ainsi, d'un côté on

veut ajourner la formation du Congrès, et de l'autre on veut une chose, qui nécessairement le suppose formé.

D'un autre côté, ce mode, que l'on propose comme plus expéditif, pourrait fort bien avoir un effet tout contraire, car ne pourrait-il pas arriver, que le Congrès, une fois réuni, trouvât que l'on n'a pas procédé régulièrement, et se refusât pour cela de sanctionner? Se passerait-on alors de sa sanction, après l'avoir reconnue pour nécessaire? ou recommencerait-on sur nouveaux frais? Dans ce dernier cas, le temps consumé jusque-là, aurait été comme perdu. En adoptant ce que je propose, on n'a pas le même inconvénient à craindre; ce qui me confirme dans l'opinion, qu'au figuré, comme au propre, le chemin le plus droit est toujours le plus court.

Vous et moi, mylord, nous désirons également le bonheur et le repos de l'Europe, nous tendons au même but, et nos intentions sont les mêmes. Ce n'est que sur le mode que nos avis diffèrent. Croyez que, si je tiens au mien, ce n'est nullement par un esprit d'obstination, mais par conviction, et par la nécessité où je suis de ne point dévier des principes, non-seulement par respect pour eux, et pour obéir aux ordres qui me les prescrivent; mais encore parce que la maison de Bourbon, pour s'affermir sur le trône, où elle est remontée, n'a point de moyen plus sûr, que de s'entourer de cette considération, que peut seule donner l'attachement invariable à ce qui est juste.

Vous ne vous plaindrez point aujourd'hui du caractère officiel de ma lettre. Je la signe à peine, pour lui donner plutôt la forme d'un billet que d'une lettre. J'ai voulu seulement vous dire mes raisons; je les crois bonnes. Je vous prie, mylord, de les peser et d'agréer les assurances de ma haute considération.

Signé: Talleyrand.

Déclaration pour ajourner l'ouverture formelle du Congrès de Vienne au 1er novembre 1814, en date de Vienne le 8 octobre 1814.

Les plénipotentiaires des Cours qui ont signé le Traité de paix de Paris du 30 mai 1814 ont pris en considération l'article XXXII de ce Traité, par lequel il est dit, que toutes les puissances engagées de part et d'autre dans la dernière guerre, enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un Congrès général les arrangements qui doivent compléter les dispositions dudit Traité; et, après avoir mûrement réfléchi sur la situation dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les devoirs qui leur sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne sauraient mieux les remplir, qu'en établissant d'abord des communications libres et con

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