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cette brillante esquisse, quand il parla de « cette noble tête qui, quelque belle qu'elle soit, paraîtra toujours dépouillée et incomplète, tant qu'elle ne portera pas la couronne que le ciel lui a destinée. »

La première parole que j'ai porté à M. le comte de Chambord, dit en terminant M. de Falloux, a été l'expression de mon respect pour monsieur le Président, et d'une profonde reconnaissance pour le mal qu'il a empêché, pour le bien qu'il a fait, pour le bien qu'il fait encore, et je suis sûr que si quelque chose m'a gagné la bienveillance dont M. le comte de Chambord m'a comblé, c'est cette première expression de mes plus sincères sentiments.

Nous avons voulu, en analysant ce singulier et éloquent discours, montrer quelle était, en dehors de la tribune officielle, l'attitude du parti légitimiste avant la discussion. On voit que, pour ne pas forder' ses espérances sur des combinaisons inférieures, M. de Falloux ne les dissimulait pas et qu'il plantait son drapeau sur la brèche avec une énergique franchise.

Comment dès lors trouver un crime dans les efforts des partisans du Président de la République ? Comment prétendre enfermer ce seul parti dans une situation impossible, quand, de tous les autres, pas un ne dissimulait des désirs, des espérances contraires à l'état actuel des choses.

D'ailleurs, il faut bien le dire, le Président de la République occupait la situation la plus avantageuse, celle qui comportait le plus de moyens d'action, celle qui lui rendait inutiles les machinations secrètes et les intrigues vulgaires, en mettant entre ses mains le puissant levier de la centralisation gouvernementale et administrative.

Pourtant deux incidents qui ne furent pas suffisamment expliqués permirent de supposer que l'action de ceux qu'on appelait les Elyséens, ne se bornait pas aux inoyens visibles.

On lit courir le bruit que, dans les derniers jours d'avril, M. de Persigny aurait demandé et obtenu de M. le général Changarnier une entrevue secrète. La rencontre aurait eu lieu dans le modeste appartement qu'occupait le général, à l'entrée du faubourg Saint-Honoré. M. de Persigny, en entrant dans le petit salon du général, se serait écrié : « Quelle douleur pour moi de voir dans un si petit réduit un homme qui tient une si grande place dans le pays! » A cette exclamation, le général aurait répondu : « C'est que j'ai besoin d'un petit cadre pour paraître grand...)

Puis, la conversation s'étant engagée, M. de Persigny aurait fait des ouvertures rarement interrompues par de froides et vagues paroles. On résumait ainsi les propositions adressées au gé

néral :

« Le triomphe définitif du Président est certain. Le nom magique de Napoléon entraînera irrésistiblement les masses. Cette influence est telle qu'on pourrait, à la rigueur, se passer du concours de l'Assemblée. Déjà, pendant la dernière crise ministérielle, et en face de la difficulté qu'on trouvait à former un ministère parlementaire, on avait composé un cabinet extra parlementaire dont lui, M. de Persigny, faisait partie, et qui devait opérer immédiatement la solulion. Un manifeste rédigé par le Président était prêt, et l'effet en aurait été tel que personne n'aurait même pu songer à la résistance. Néanmoins on préfère agir d'accord avec l'Assemblée. On serait donc reconnaissant au général, dont on admire les talents, le caractère , etc., etc., s'il consentait à monter à la tribune, lors de la discussion sur la révision de la Constitution, pour engager la ma orité à se rallier au Président, ce dernier rempart de la société contre les barbares, etc., etc. On voudrait bien pouvoir rendre au général son commandement; mais, par sa destitution, l'Assemblée a été vaincue ; il faut qu'elle reste vaincue. Le Président est bien résolu à ne se dessaisir d'aucun des avantages qu'il a conquis sur elle. Toutefois, le général peut compter que plus tard ou saura reconnaître dignement, etc., etc. »

On ajoutait que le général avait imposé silence aux sentiments d'indignation qu'avaient excités en lui ces étranges avances, et qu'il s'était contenté d'y opposer une froide et dédaigneuse politesse.

Il y avait là sans doute beaucoup d'exagération et on pouvait reconnaître dans cette mise en scène une tentative des partis monarchiques pour grandir un homme en qui chacun d'eux voyait, à tort ou à raison, un instrument dévoué. Mais, enfin, le fait même de l'entrevue ne fut pas démenti. M. de Persigny adressa à un journal la lettre suivante :

« Paris, le 1er mai 1851. » Je déclare que la visite que j'ai eu l'honneur de faire au général Changarnier ne m'a été inspirée que par des communications que j'ai dû croire émanées du général lui-même. J'ajoute que, loin d'avoir reçu une mission du Président

de la République, je lui ai laissé ignorer cette démarche. Enfin, je maintiens complétement fausse la version qui a paru dans l'Ordre, dans l'Indépendance belge et autres journaux.

» F. DE PERSIGNY, »

Le lendemain, l'Ordre, se disant autorisé par le général, affirma l'exactitude de ses révélations.

Un autre incident rappela l'attention sur la fameuse société du Dix Décembre.

Dans un procés de presse, l'un des accusés produisit, avec une contestable convenance, un document curieux. C'étaient des notes remises par M. le préfet de police pour servir à la rédaction d'un rapport qui cependant, nous devons le faire remarquer, ne fut pas rédigé. Dans ce canevas, M. le préfet de police parlait en termes sévères de la société du Dix Décembre. Parmi les faits énoncés pour signaler l'influence déplorable qu'on accordait à cette société, il était question d'une place accordée sur la sollicitation de l'un des dignitaires de l'association, représentant du peuple, qui pour prix de son intervention toucherait une partie des appointements du titulaire. Ce travail préparatoire, cette ébauche de rapport passa de l'audience dans les journaux.

L'opinion publique fut surprise de la publication de ce document, dont le caractère fut contesté par M. le préfet de police, mais dont l'origine ne put être démentie.

Le commentaire, la conclusion logique de chacun de ces efforts si divers, c'était une candidature présidentielle. Le républicanisme gouvernemental, à peu près annihilé dans la Chambre, et désormais réfugié dans un journal, patronait timidement M. le général Cavaignac. Les Montagnes flottaient entre M. Carnot et M. Nadaud. Plus bas, dans les clubs secrets que n'atteignait pas la main de la police, on prononçait le nom de M. Blanqui. Des orléanistes impatients tâtaient l'opinion publique en proposant le prince de Joinville. Enfin, quelques légitimistes parlaient du général Changarnier, ce Monck problématique de deux partis opposés.

Quant aux partisans du chef actuel de l'Etat, ils organisaient un formidable péțitionnement pour la révision de la Constitution et beaucoup d'entre eux ajoutaient à ce veu la prorogation des pouvoirs du Président.

Un comité général pour la révision de la Constitution s'était formé à Paris dans les derniers jours d'avril. Il avait pour président M. Pépin Lehalleur, ancien président du tribunal de commerce de la Seine, et comptait parmi ses membres MM. Amédée Thayer, Marbeau, Lavollée, Dethomas, de Beaumont-Vassy, Guyard-Delalain, Bessas-Lamégie, etc.

Voici la formule de pétition arrêtée par ce comité.

« Messieurs les représentants, » L'expérience a démontré à la France les vices de la Constitution de 1848, les impossibilités et les périls qu'elle renferme ; sa révision est devenue une impérieuse nécessité.

» Au nom de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, et surtout des populations laborieuses, au nom de tous les intérêts en souffrance, au nom du salut du pays, les soussignés font appel à votre patriotique sollicitude.

» Il leur appartient de vous signaler le danger ; il vous appartient de le faire disparaitre.

» Pleins de confiance dans votre haute appréciation des intérêts du pays et des moyens de salut que la Constitution elle-même a mis dans vos mains, les soussignés vous prient, messieurs les représentants,

» De décider que la Constitution sera revisée. »

De son côté, la réunion des Pyramides adopta, le 26 mai, une proposition ainsi conçue :

« Les représentants soussignés, dans le but de remettre à la nation l'entier exercice de sa souveraineté, ont l'honneur de proposer à l'Assemblée nationale d'émettre le veu que la Constitution soit révisée. »

Cette proposition portait 233 signatures. L'appel fait par les membres de la réunion des Pyramides à la souveraineté nationale répondait sans doute aux craintes qu'on ressentait de voir exploiter par d'autres ce sentiment si dangereux.

Ainsi on connaissait à peu près à l'avance le nombre des conservateurs qui, bien qu'ils désirassent voir sortir la monarchie d'une révision radicale, se seraient contentés d'obtenir l'abrogation de l'art. 45, c'est-à-dire la rééligibilité du Président. En dehors de la réunion des Pyramides se groupaient par fractions moins nombreuses les impatients de toutes nuances, les extrêmes des, camps les plus opposés, ceux-ci appelant de leurs veux une révision radicale qui donnât satisfaction immédiate à leur principe, ceux-là en plus grand nombre repoussant toute révision et livrant à l'avance le pays aux hasards d'une élection socialiste, d'une insurrection ou d'un coup d'Etat.

Cependant on arrivait au 28 mai : l'Assemblée allait entrer dans la troisième année de sa législature; la question devait bientôt aboutir.

Le prologue du grand débat de la révision de la Constitution fut une double proposition de MM. Moulin et Morin. Il n'y avait en cause dans ces propositions qu'une affaire de procédure : le fond même de la question n'y était en aucune façon préjugé, et cependant la discussion prit en un instant le ton de la plus extrême vivacité. Ce fut la première escarmouche de la campagne.

Il s'agissait de modifier les formes réglementaires d'après lesquelles seraient discutées les propositions de révision. L'article 74 du règlement de l'Assemblée voulait que toutes les propositions présentées sur les matières de législation ordinaire fussent renvoyées à la commission d'initiative parlementaire, laquelle était renouvelée tous les mois. M. Moulin demandait qu'on fît une exception à cet article en faveur des propositions qui seraient déposées pour la révision de la Constitution, et que toutes les propositions fussentexaminées par une commission spéciale, nommée dans les bureaux. Quelle objection pouvait-on faire à cette mesure? Sans incliner ni dans un sens ni dans l'autre, sans rien préjuger ni pour ni contre la révision, elle aurait pour effet d'éviter qu'une délibération d'un si grave intérêt fût scindée et morcelée en autant de rapports et de débats distincts qu'il y aurait de propositions différentes. Adversaires ou partisans de la révision, qui pouvait trouver mauvais que la question fût examinée, étudiée et résolue avec esprit d'ensemble et d'unité.

L'autre proposition, celle de M. Morin, était plus importante. L'article 78 du règlement portait que les propositions rejetées par l'Assemblée ne pourraient être représentées avant un délai de trois mois, lorsqu'elles auraient été prises en considération, et avant un délai de six mois, lorsqu'elles auraient été repoussées

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