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me dit-il. Lui ayant répondu affirmativement, il me dit, en me regardant d'un air assez méprisant : Vous êtes Français, né en France ?

» Je revins encore chez M. le maréchal, avec • M. Germain, mon successeur. Le maréchal parla de l'événement; je remarquai d'abord qu'il portait la décoration du grand-aigle, et que ses aidesde-camp avaient quitté le ruban blanc. Il dit que les événemens qui se passaient étaient inévitables, préparés depuis long-temps ; qu'on avait une correspondance avec l'île d'Elbe ; que tout céderait avec facilité ; qu'il n'y aurait pas une goutte de sang de répandue; que toutes les puissances étaient d'accord , et notamment l'Autriche ; qu'une partie des maréchaux étaient dans ce complot; que le ministre de la guerre avait tout disposé pour en faciliter le succès ; que toutes les troupes étaient disposées dès long-temps; qu'on avait gardé le duc de Berry parce qu'on avait pensé qu'il pourrait exciter quelque enthousiasme; qu'on avait envoyé Monsieur à Lyon, parce qu'on ne le croyait pas dangereux ; qu'en quittant Paris il avait vu le maréchal Suchet, qui lui avait dit : Au revoir, maréchal, nous nous reverrons bientôt. Il assura au surplus qu'on ne ferait de mal à personne, et que tout se passerait avec calme, »

Le témoin a ajouté que M. le comte Bour

mont, après la lecture de la proclamation, et avant qu'il eût reçu la lettre du maréchal , lui avait raconté les mêmes propos, avec plus d'éą tendue encore.

Le maréchal. Je me rappelle vous avoir vu à Lons-le-Saulnier; nous n'avons pas eu un entretien de dix minutes. Vous me demandiez un sauf-conduit. Je vous ai répondu que vous étiez libre. Il est invraisemblable que j'aie eu avec vous un entretien aussi long et si peu nécessaire dans ce moment où j'étais surchargé d'affaires. Quant au duc d'Albufera, tout le monde sait qu'il est parti de Paris long-temps avant mon arrivée. Je n'ai vu aucun des maréchaux, excepté le ministre de la guerre. Au reste, il est vrai

que vous vous êtes excusé de servir sous l'empereur.

Le président. N'avez-vous pas écrit au témoin ?

R. Oui, pour le maintien de l'ordre, l'existence de la troupe, et la tranquillité publique. Je n'ai rien dit de contraire au respect dû au Roi; je n'ai pas eu de conversation avec le préfet, il a arrangé son discours,

D, Portiez-vous la décoration du grand-aigle ?
R. Je portais la décoration du Roi; monsieur

a mal vu.

M. Vaulchier. Je suis persuadé d'avoir vu

TOME II.

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la décoration à l'aigle. J'en ai parlé à madame Vaulchier.

Le maréchal. Impossible : je suis arrivé à Paris avec les décorations du Roi.

Me. Berryer. Que pensiez-vous de la conduite des troupes ?

Le témoin. Elles donvaient des craintes équivoques; quelques soldais avaient crié vive l'enipereur, mais ces cris ne s'étaient pas propagés à Lons-le-Saulnier. M. Berryer. N'avez-vous pas c

connaissance des dispositions prises par le maréchal pour 'se rendre accessible à toute heure ?

Le témoin. Oui : il m'a dit que, quand il faisait la guerre, on pouvait toujours lui parler.

M. Bellart au témoin. Savez-vous 'si , après - la lecture de la proclamation, on a entendu s'élever des cris de vive l'empereur?

Le témoin. Je n'en ai pas une connaissance particulière ; je l'ai entendu dire à mon secrétaire intime qui était présent.

M. Bellart a demandé que la lettre lue par le témoin, füt par lui paraphée et annexée aux pièces du procès.

Huitième téinoin, le baron Capelle.
Il a déposé : « Obligé de quitter Bourg

: par la défection du 76€. régiment, je me suis rendu , le

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13 mars, à Lons-le-Saulnier, où je savais qu'était le maréchal. Je me suis d'abord rendu chez M. de Bourmont avec qui j'étais en correspondance ; de là nous sommes allés ensemble chez le marechal. Il a paru étonné, indigné de ce que je lui ai appris ; il m'a demandé quelles étaient les forces de Bonaparte'; j'ai répondu de dix à quinze mille hommes. ). Je savais

que

le maréchal n'avait que trois à quatre mille hommes ; et je crois lui avoir

proposé de ne pas attaquer , mais de se parter sur les derrières de Bonaparte par Lyon et Grenoble, pour se joindre à Masséna. Ceci me rappelle iue circonstance de ma première déposition. Je proposai «de se retirer à Chainbéry, où je comptais être joint par les Suisses. Au mot d'étrangers, le maréchal parut offensé , et dit que, si les étrangers mettaient le pied en France, ils seraient pour Bo

naparte; qu'il n'y avait d'autre parti pour le Roi que de se faire portersur un brancard à la tête de ses -troupes., et qu'elles so baitraient excitées par sa présence. Que voulez-vous? ajouta-t-il,lje ne puis arrêter l'eau de la mer avec la main ! Il nous dit ensuite que tout cela retentirait jusqu'au Kamiehatka. Ces mots nie donnaient de l'inquiétude. J'en parlai à M. de Bourmoni, qui me tranquillisa, en me disant : Je ne compte pas sur son dévoué

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ment, mais je compte sur sa loyauté. Je rentrai à la préfecture, et me mis au lit. Vers midi, mon valet de chambre vint me dire

que

le maréchal Ney avait proclamé Bonaparte. Je ne pouvais le croire. J'allai chez M. de Bourmont : il me dit que le maréchal les avait réunis, Lecourbe et lui; qu'il leur avait dit que la cause des Bourbons était perdue ; qu'il y avait du danger à se réunir à Bonaparte ; qu'il aimait mieux le courir que de supporter les humiliations dont l'abreuvaient les Bourbons; que c'était une chose convenue entre lui, d'autres maréchaux et le ministre de la

guerre; que le Roi , n'ayant pas tenu ses promesses, on avait arrêté de changer de dynastie; qu'on avait d'abord pensé au duc d'Orléans, mais que,

dans - l'intervalle , ayant appris que madame Hortense

avait formé un parti pour Bonaparte, on avait été obligé de se joindre à lui; qu'un commissaire avait été envoyé à l'île d'Elbe pour lui faire des conditions, Lecourbé m'a dit les mêmes choses, mais avec moins de détails. J'ai vu ensuite le maréchal : il m'a dit de me rendre dans ma préfecture. J'ai refusé. Il a insisté. Avant tout, m'a-t-il dit , vous êtes Français ; si j'avais pu rester fidèle, je le serais encore ; mais c'est une affaire finie : ils ont des idées trop opposées aux nôtres. Au reste, il ne leur sera fait aucun mal ; on leur donnera

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