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» prince dont nous parlons; jamais homme ne

craignit moins que la familiarité blessât le res» pect. Est-ce là celui qui forçoit les villes et

qui gagnoit les batailles? Reconnoissez le héros » qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser » pour paroître grand, sans s'abaisser pour pa» roître civil et obligeant, se trouve naturelle» ment tout ce qu'il doit être envers tous les » hommes : comme un fleuve majestueux et bien» faisant qui porte paisiblement dans les villes » l'abondance qu'il a répandue dans les cam” pagnes, en les arrosant; qui se donne à tout » le monde, et ne s'élève et ne s'enfle que lors>> qu'avec violence on s'oppose à la douce pente » qui le porte à continuer son tranquille cours : » telle a été la douceur, et telle a été la force » du prince de CONDÉ ».

C'est ainsi que Bossuet, sans trahir la vérité, sans tromper la juste admiration due à son héros, le montre tel qu'il étoit, doux, aimable, attachant, séduisant dans le commerce habituel de la vie; bouillant et impétueux, lorsque l'injustice et la violence irritoient un naturel prompt à s'enflammer. Mais depuis son retour en France, le grand CONDÉ, corrigé par l'âge et l'adversité de cette habitude de domination qu'il avoit contractée dans le commandement des armées, de

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cette irritation trop vive, qui avoit souvent fatigué ses amis, et de la franchise dédaigneuse qu'il avoit affectée envers ses ennemis, ne se montroit plus dans les derniers temps de sa vie, qu'environné de ses vertus et des souvenirs de sa gloire.

Bossuet avoit un grand écueil à éviter dans l'éloge d’un prince, qui avoit bravé l'autorité de son Roi jusque dans sa capitale et dans sa Cour, qui avoit porté les armes contre la France, et même commandé des armées ennemies. Bossuet ne dissimule aucune des fautes, ou des erreurs du grand Condé; il a même la hardiesse de le montrer combattant en présence du Roi les troupes du Roi, sous les murs de la ville royale; mais il couvre de tant de gloire ce grand attentat, qu'on ne voit plus que les prodiges de la valeur, et qu'on oublie le prince rebelle. Par une adroite interversion de l'ordre des événemens, ce n'est qu'à la suite de cette journée désastreuse qu'il place la victoire de Lens, « * nom agréable à la

* Oraison » France ». Bossuet va jusqu'à intéresser la fierté funèbre du

grand Con. de Louis XIV à s'enorgueillir des fautes d'un vé.

* Ibid. prince «* qui sut garder son rang à la maison » de France, sur celle d'Autriche , jusque dans » Bruxelles même ». Enfin, pour achever l'expiation de toutes les erreurs dont l'histoire au

* cette

DÉ.

* Ihiil.

*

* Ibid.

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* Oraison roit pu conserver la trace, il montre « funèbre du grand Con- » grande victime se sacrifiant au bien public »

et s'oubliant elle-même au traité des Pyrénées, pour ne se ressouvenir que de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer à Louis XIV et à la France dans le grand Condé,

un prince accompli, et avec ce je ne sais quoi » d'achevé que le malheur ajoute aux grandes ») vertus ».

On a toujours admiré le magnifique parallèle que Bossuet a fait de Turenne et du grand CONDÉ ;

de ces deux hommes que la voir commune » de toute l'Europe égaloit aux plus grands ca. u pitaines des siècles passés; de ces deux hommes; » en qui on vit les mêmes vertus avec des carac» tères si divers, pour ne pas dire si contraires »,

C'est précisément cet heureux contraste, qui offre à Bossuet le moyen d'être juste envers Tus RENNE, et de l'élever au plus haut degré de gloire, en conservant au grand Condé une sorte d'éclat, qui le laisse au premier rang sans que

l'ombre de TURENNE puisse s'en offenser. Car malgré l'exacte impartialité que Bossuet a voulu, qu'il a cru peut-être avoir observée, on s'aperçoit aisément que son cæur et son imagination sont pour le grand Condé, et qu'il lui laisse une sorte de prééminence, qu'il craint de s'avouer à lui-même.' L'esprit du siècle où nous vivons portera peutêtre à penser, que le récit des détails religieux de la mort du grand Condé tient une trop grande place dans son oraison funèbre. Mais serons-nous toujours obligés d'avertir nos lecteurs de se transporter dans le siècle où vécurent Bossuet et le grand Condé ? Ces détails si touchans et si sacrés des derniers momens de la vie d'un grand homme étoient alors recueillis avec un intérêt religieux (1). On croyoit l'entendre parler du fond de son tombeau à sa famille, à ses amis, à tous ses contemporains; et, se survivant ainsi à luimême, donner à son siècle et à la postérité la plus auguste et la plus utile de toutes les instructions. Bossuet a obéi au voeu de son siècle comme au sentiment de son coeur, en montrant le grand Condé dans sa retraite «

exerçant ces vertus

* Ibid.

(1) Fontenelle dans ses Eloges n'avoit à parler que

d'hommes distingués dans les sciences, et on n'a peut-être jamais remarqué l'attention qu'il met toujours à rendre compte du respect avec lequel ils ont rempli tous les devoirs de la religion dans leurs derniers momens. Il est peu de ces éloges où il ne se croie obligé de rendre ce témoignage édifiant à la mémoire de ceux qu'il est chargé de recommander à l'estime publique. Fontenelle avoit vu la dernière moitié du xvii. siècle, et la première du xviii. Il est peut-être l'homme de lettres et l'écrivain qui marque le mieux le passage du Siècle de Louis XIV à celui de son successeur. Dans son style, dans ses principes, jusque dans son caTactère, ses moeurs et ses manières, il tient de l'un et de l'autre

» paisibles et ces communes pratiques de la vie
» chrétienne, que Jésus-Christ louera au dernier
» jour. Ce n'étoit plus cet ardent vainqueur, qui
v sembloit vouloir tout emporter.... Les histoires
» seront abolies avec les empires, et il ne se par-
» lera plus de ces faits éclatans , dont elles sont
» pleines ». Mais si la vertu n'est point un vain
nom; si l'homme porte au-dedans de lui – même
le sentiment intime de l'immortalité de son ame,
ses vertus seules lui restent pour sa consolation,
lorsque le temps va finir pour lui, et que l'éter-
nité commence.

Le grand Conde n'avoit pas attendu pour s'occuper de ces graves pensées, qu'il se trouvât

entre les bras de la mort, glacé sous ses funèbre du grand Cor- » froides mains », DÉ.

Bossuet rapporte la déclaration solennelle que ce prince fit bien peu de temps avant de rendre

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Oraison

*

siècle. Il conserve toujours le respect de toutes les convenances et de toutes les bienséances. Jamais il n'a le mauvais goût d'insulter aux principes, ni même aux opinions; il montre plutôt de l'indulgence que de l'indifférence. L'impression des principes et des mours dont il avoit été témoin pendant la première partie de sa vie qui correspond au siècle de Louis XIV, avoit laissé en son esprit des traces assez profondes pour résisler à l'influence des mæurs de la Régence, et à l'espèce d'indifférence qui avoit succédé à cette époque de licence et de dépravation.

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