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DE

LA REVOLUTION

FRANÇAISE.

CHAPITRE IV.

Révolution dans le ministère. – Troubles dans Paris à la nouvelle de

l'exil de Necker. — Décret sur la responsabilité des conseillers de la couronne.

PENDANT que l'assemblée adoptait cet admirable manifeste, qui fut porté au prince le 10 juillet par une députation, la cour, en conspiration flagrante , poursuivait ses criminels desseins : le roi lui-même ne savait peut-être pas à quels excès on voulait l'entraîner; mais il était assez initié au complot pour répondre à l'adresse des mandataires de la nation par le refus de renvoyer l'armée.

« Si pourtant, disait-il , la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage, je me porterais, sur la demande des États-Généraux, à les transférer à Noyon, ou à Soissons; et alors je me rendrais à Compiègne , pour maintenir la communication qui doit avoir lieu entre l'assemblée et moi. »

C'était un piége tendu aux représentans que la cour

voulait priver de l'appui de la capitale, et placer entre les soldats qu'on avait réunis et l'armée d'Alsace.

Les députés parurent faire peu d'attention à cette réponse; et, quelque affliction qu'ils ressentissent en voyant l'obstination du roi, ils ne voulurent pas délibérer sur cet objet, soit par crainte de la véhémence de quelques-uns d'entre eux, soit que le sentiment de la dignité nationale les empêchât de tenterune seconde démarche qu'on pouvait mal interpréter. Tandis que l'assemblée agissait comme en l'absence du danger, la capitale, profondément agitée, se préparait à défendre ses mandataires contre les violences du pouvoir qui enfin se croyait en mesure de frapper un

coup décisif.

En effet, les régimens de Provence et de Vintimille étaient à Neuilly; Royal-Cravate, Helmstadt, Royal-Pologne, à Sèvres et à Meudon; Salis-Samade, Châteauvieux et Diesback, suisses; Berchini, Esterhazy et RoyalDragon campaient au Champ-de-Mars avec un équipage d'artillerie; d'autres régimens, Besançon, La Fère, étaient encore cantonnés aux environs de Paris. Versailles se trouvait occupé par les hussards de Lauzun et par les deux régimens de Bouillon et de Nassau, infanterie. Tout était prêt; il ne fallait plus que rejeter le voile, démasquer la force, et montrer les apprêts de la tyrannie.

M. Necker continuait à se rendre tous les jours chez le roi, mais on ne lui faisait aucune communication de quelque importance. Chaque soir le ministre disait confidentiellement à sa famille qu'il pensait être arrêté le lendemain. Il craignait encore la Bastille : personne alors ne soupconnait qu'elle n'avait plus que quelques jours à rester debout. Le 11 juillet, à trois heures après midi, le ministre reçut une lettre du roi qui lui ordonnait de quitter Paris et la France, en dérobant à tout le monde le secret de son départ. M. de Breteuil avait fait la proposition de l'arrêter, sous prétexte qu'avant de s'éloigner, il soulève

rait le peuple. « Je réponds, dit Louis XVI, qu'il obéira strictement au secret que je lui demanderai. » Dernier hommage rendu à l'honneur du ministre, dont la prudence et le patriotisme étaient un obstacle au mal que méditaient les courtisans ! Grâce aux sages précautions de M. Necker, au sang-froid avec lequel il apprit la nouvelle de sa disgrâce, au sentiment de déférence qui lui fit exécuter ponctuellement les ordres du roi, Versailles et Paris n'apprirent que

le lendemain l'exil de leur favori. Montmorin, Saint-Priest et La Luzerne reçurent l'ordre de donner leur démission, et furent remplacés de la manière suivante: pour ,

les finances, Breteuil président, et M. de La Galaizière contrôleur-général; pour la guerre, M. le maréchal de Broglie ministre , et M. de Laporte intendant; enfin à la marine, M. Foulon intendant.

Parmi tous ces hommes, plus ou moins dévoués aux mesures violentes , un seul mérite une attention particulière , non sous le rapport d'une haute capacité, mais à cause des dangereux conseils qu'il ne cessa de donner à la couronne. Breteuil est une de ces fatalités placées auprès des princes pour les perdre , un de ces courtisans aveugles et despotiques qui creusent le tombeau des monarchies. Son obstination et son manque de jugement amenèrent des résolutions extrêmes , trop hardies pour le caractère de Louis XVI. Paris accusait Breteuil d'être l'instigateur de l'arrestation du cardinal de Rohan , lors de la fatale affaire du collier : il rejetait cette accusation, mais il se faisait gloire de n'avoir pas voulu céder à l'archevêque de Sens qui demandait à ses collègues au ministère quelques concessions en faveur du peuple. Le nouveau président du conseil était depuis long-temps odieux à la France entière : qu'on juge de la colère du peuple en apprenant l'audace de la cour, qui avait désigné un tel homme pour remplacer le ministre bien aimé, dont il avait sollicité et pressé la disgrâce.

Breteuil se flattait de terminer la crise en trois jours, mais il avait compté sur une force qui allait lui manquer, je veux parler des troupes; il ne prévoyait d'ailleurs une résistance un peu sérieuse qu'au sein de l'assemblée nationale.

Les événemens déjouèrent bien vite ses calculs : Paris était dans la vague inquiétude qui précède les grands soulèvemens populaires. De sourdes rumeurs s'élevaient de toutes parts ; on courait au Palais-Royal, on s'informait, on délibérait ; quelques-uns espéraient encore que la cour reviendrait à de meilleurs conseils, lorsqu'un jeune homme, påle, les vêtemens en désordre, s'élance sur une chaise et jette à la foule ce cri de deuil et de désespoir : Necker est exilé. Cet homme qui tient un pistolet à la main, et qui appelle le peuple aux armes, est Camille Desmoulins, lié à cette époque avec Mirabeau, et l'un de ses plus fervens admirateurs. Debout , l'æil en feu, planant sur la foule qui frémit de désespoir et de rage, le jeune révolutionnaire, triomphant de sa timidité, de l'embarras de sa prononciation, ordonne à tous les Parisiens de s'armer. Il adopte pour signe de ralliement une feuille d'arbre qu'il met à son chapeau; tous l'imitent, et bientot les marronniers sont dépouillés. De cette foule qui se disperse, les uns courent aux armes, tandis que le plus grand nombre se précipitent sur les pas de Desmoulins. Le peuple prend le buste de Necker et celui du duc d'Orléans , qui, suivant le bruit général, allait être cxilé. On les couvre d'un crêpe noir, et une foule immense les porte et les accompagne avec respect et douleur.

Ce cortege traversait la place Louis XV, lorsqu'un détachement de Royal-Allemand et de dragons vint , le sabre haut, pour disperser la multitude. Le comité secret, qui, sans redouter le mouvement, avait prévu l'indignation qui agiterait la capitale, avait fait avancer des

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