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dans un pays libre, l'abondance des uns a des liens intimes avec le bien-être des autres ; j'ai envisagé les premiers surtout dans leurs rapports avec l'art, avec la science, avec la législation et avec les débouchés ; j'ai cherché à meltre en relief dans les autres les conditions de la vie matérielle et de la vie morale qui donnent le mieux, pour chaque époque, la physionomie des diverses classes de la société, et je me suis esforcé, faisant en quelque sorte l'histoire économique de la France depuis 1789, de concentrer les différentes parties de mon sujet autour de cette idée que je considère comme la fin de l'économie politique elle-même : l'amélioration progressive de la personne humaine.

C'est un livre de bonne foi, composé en dehors des préoccupations de parti, mais préparé par de laborieuses recherches et écrit avec une conviction profonde. Je le crois utile à ce double titre. Ceux qui le liront ou le consulteront, quelle que soit leur opinion, y trouveront des renseignements nombreux et précis. Ceux qui l'étudieront sans avoir d'idées préconçues sur la matière seront amenés (je veux du moins l'espérer comme la récompense de mon travail) à penser, avec l'auteur, que les deux grands principes qui ont le plus fait prospérer, dans ce siècle, notre industrie ainsi que nos classes ouvrières, et sur lesquels reposent encore leurs plus solides espérances d'avenir, sont la LIBERTÉ et l'INSTRUCTION.

Février 1867.

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Le titre de classes ouvrières peut être critiqué, d'abord parce qu'il n'y a plus de classes, ensuite parce que cette histoire ne porte pas seulement sur les salariés. Je le conserve néanmoins, en y ajoutant Histoire de l'industrie, parce que c'est le titre de la première édition et parce que l'expression « ouvrières », définie comme je l'ai fait, répond à ma pensée. J'ai voulu décrire, comme je le disais en 1867, la condition de tous ceux qui, suivant une vieille expression,« ouvrent » en industrie, c'est-à-dire font æuvre industrielle el peuvent être qualifiés de travailleurs de l'industrie, à quelque titre qu'ils lui appartiennent.

Depuis que la préface de 1867 a été écrile, les événements qui faisaient le sujet de l'ouvrage se sont éloignés de moi. Ceux dont j'ai été témoin m'apparaissent maintenant dans une certaine perspective de l'histoire et je crois pouvoir les apprécier avec plus de sûreté, grâce à cet éloignement qui a laissé place aux conséquences et qui a dégagé plus nellement les lignes de l'ensemble ; je le puis aussi grâce à la maturité d'esprit que je dois à une expérience de trente-six années, pendant lesquelles ma pensée et mon enseignement ne se sont jamais écartés de ce genre de questions.

Depuis 1867 beaucoup de documents ont été mis au jour qui étaient alors inconnus ; nombre de travaux nouveaux ont été publiés. J'ai pu, aidé de la complaisance des archivistes et des bibliothécaires, recueillir des notes précieuses dans les Archives nationales, dans les archives départementales et consulter des ouvrages rares, surtout à la Bibliothèque de l'Institut et à la Bibliothèque nationale. J'adresse aux collègues qui m'ont prêté leur concours l'expression de ma reconnaissance'.

Le plan général de l'ouvrage n'a pas changé ; la division par chapitres est restée, sauf exception (particulièrement pour le dernier livre et pour la conclusion), à peu près la même que dans la première édition ; mais le contenu de chaque chapitre a été très modifié; plusieurs chapitres ont même été entièrement refaits. L'ensemble a plus que doublé d'importance ; c'est presque un ouvrage nouveau, composé sur l'ancien plan.

J'ai été, depuis le règne de Louis-Philippe, contemporain des événements dont j'essaye d'écrire l'histoire. Enfant, j'ai été élevé dans un atelier de bijouterie ; à vingt ans, j'ai commencé à m'intéresser aux questions politiques et sociales, après la Révolution de février, et j'ai embrassé alors, avec l'ardeur de la jeunesse,l'idée républicaine.

J'étais élève de l'Ecole normale supérieure lorsque le coup d'État du 2 décembre jeta la France dans les aventures d'un gouvernement dictatorial. Indignés de cet attentat, tous les élèves prirent le jour même la résolution d'aller défendre la République par les armes ; l'arrivée d'un régiment sur la place du Panthéon nous empècha de mettre notre dessein à exécution.

Professeur, en province d'abord, puis à Paris depuis 1856, je demeurai dans l'opposition, ne me consolant pas de la perte de nos libertés et observant avec inquiélude la politique extérieure de l'Empire, mais, d'autre part, depuis 1860, accueillant comme des progrès les créations scolaires de Victor Duruy et les réformes économiques dont le traité de commerce avec l'Angleterre a été le signal.

1. Mes recherches ont été facilitées par la mission économique que m'avait confiée l'Académie des sciences morales et politiques.

Si je rappelle ces souvenirs personnels, c'est afin que le lecteur n'ignore pas quels ont été les sentiments de l'écrivain en face des événements qu'il raconte. J'ajoute que je me suis appliqué à ne pas laisser déborder ces sentiments dans mon récit. L'histoire, telle que je la comprends, n'est pas la confidence d'un annaliste; c'est l'exposé, aussi exact que possible, des faits, et quand il y a lieu, le jugement porté sur ces faits à la lumière d'une doctrine scientifique et non sous l'impression personnelle du moment. J'ajoute que dans la présente édition, le jugement est, sur presque tous les points, identique à celui qu'il y a trente-six ans je portais sous l’Empire.

L'ouvrage est divisé en six livres, correspondant aux six époques de l'histoire, c'est-à-dire aux six formes de gouvernement qui se sont succédé en France de 1789 à 1870 :

La Révolution, dont l'ouvre législative de la Constituante, la politique économique de la Convention et l'expérience des assignats forment le fonds principal;

Le premier Empire (avec le Consulat), qui a constitué l'organisation administrative et industrielle de la France, relevé l'industrie, mais imprimé une direction factice au commerce et à la manufacture par le blocus continental ;

La Restauration, qui a maintenu la tradition administrative de l'Empire, gouverné avec la haute bourgeoisie et l'Église, et constitué le régime douanier protectionniste : période pendant laquelle le développement de la grande industrie et le début des machines ont suscité la première éclosion de systèmes socialistes;

Le règne de Louis-Philippe, qui a été le gouvernement de la moyenne bourgeoisie, caractérisé par le maintien du protectionnisme, par le progrès de l'instruction primaire, par un petit nombre de lois propices à l'industrie et par la résistance passive du Parlement aux innovations économiques ;

La seconde République, qui a inauguré l'ère du suffrage universel, période pendant laquelle se sont produites au grand jour de la politique les aspirations du parti ouvrier et les théories réformatrices, déterminant par contre-coup la réaction des agriculteurs et des bourgeois;

Le second Empire, qui profitant de cette réaction pour s'imposer, a été d'abord un régime de compression dictatoriale ; puis qui cherchant à se concilier le suffrage universel, a abordé les questions de législation ouvrière et a donné une solution à quelques-unes, qui a substitué un régime douanier libéral au régime protectionniste ; concessions qui ne désarmèrent ni le parti républicain, ni le parti ouvrier qui aspirait à l'émancipation par l'association corporative.

Dans chacune de ces six périodes, j'ai étudié les lois et les institutions, l'état technique et géographique de l'industrie, les progrès de son outillage et de sa production, l'influence exercée par l'art et par la science sur son développement, le crédit et ses effets sur la création de la richesse, sur la direction et l'essor des entreprises industrielles et sur l'exécution des travaux publics ayant un intérêt économique, sur le régime commercial, et particulièrement sur les systèmes douaniers qui déterminent en partie la direction des entreprises.

L'histoire industrielle doit porter sur les personnes autant et plus peut-être que sur les choses. C'est pourquoi j'ai fait une large place à la condition des travailleurs : manufacturiers, artisans, ouvriers, par conséquent à la question des salaires ; aux variations du bien-être dans leurs relations avec la production et la répartition de la richesse ; au développement intellectuel de la masse de la nation par l'instruction ; aux oeuvres d'assistance, de patronage, de prévoyance et de mutualité ; à l'état moral des populations ouvrières. J'ai du aussi exposer certaines idées sociales, telles que les théories des économistes et des socialistes.

Cette histoire contient ainsi en quelque sorte plusieurs histoires distinctes : histoire de la législation économique (moins celle de l'agriculture), histoire de l'industrie, histoire du salaire, histoire de l'instruction populaire, histoire de la politique douanière, histoire de la condition physique et morale des personnes adonnées à l'industrie, bistoire des idées sociales sur l'organisation du travail', lesquelles s'enchevêtrent, se complèlent et s'expliquent l'une par l'autre.

1. Je pourrais ajouter l'histoire des assignats, que j'ai cru devoir présenter avec plus de détail que ne comportait le plan général de l'ouvrage, à cause de l'importance de cette histoire pour la théorie de la monnaie fiduciaire.

La diversité des questions que j'ai abordées au cours de cet ouvrage en font presque une histoire économique de la France. C'est pour le mieux définir que j'ai ajouté au titre le mot industrie qui ne se trouvait pas dans la première édition': Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France de 1789 à 1870.

La complexité du sujet a eu pour conséquence la diversité des matières. Les détails abondent'. J'en ai reporté une partie en note; toutefois je n'ai pas hésité à insérer dans le texte, au risque d'allonger le récit, ceux qui ont paru utiles pour donner au lecteur une notion exacte et suffisamment complète des faits, et pour lui permettre de porter un jugement motivé. J'ai exprimé mon propre jugement quand il y avait lieu de le faire; il éclaire le lecteur, mais il lui laisse la liberté de décider, puisqu'il a sous les yeux les pièces de l'affaire.

J'ai composé cette histoire, bien qu'en partie contemporaine, d'après la méthode d'érudition que j'avais suivie pour l'étude des siècles passés, puisant, autant que possible, les renseignements à leur source: textes des lois, débats parlementaires, rapports législatifs ou administratifs ; statistiques publiées par des administrations publiques ou privées sur l'industrie, la banque, le commerce, la condition des classes industrielles; rapports du jury des expositions nationales ou universelles; articles de revues et de journaux ; comptes rendus d'entreprises industrielles ou d'établissements d'utilité publique, ouvrages des auteurs qui ont traité les diverses questions de fait ou de théorie exposées dans l'ou

1. La première édition avait pour titre : Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu'à nos jours.

2. Dans la seconde édition de la première partie de cet ouvrage, j'ai ajouté aussi au titre le mot industrie : Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789.

3. Un ouvrage de ce genre est fait pour être lu d'un bout à l'autre ; il est fait aussi pour être consulté quand le lecteur a besoin d'un renseignement sur un point spécial. C'est pourquoi une table alphabétique des matières en est le complément nécessaire. Elle se trouve placée, comme dans l'histoire antérieure à 1789, en tête du premier volume, à la suite de la présace.

Une bibliographie est aussi un complément utile. Mais dans cet ouvrage, comme dans celui qui traite des périodes antérieures à 1789, elle eût grossi démesurément des volumes déjà très gros. C'est pourquoi je l'ai publiée à part, comme je l'ai fait pour la bibliographie avant 1789. Les lecteurs qui auront besoin de la consulter la trouveront dans les Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques.

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