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liaires ailés, aux oiseaux de nos basses-cours et même à nos lièvres et à nos chevreuils. Ces rapaces toutefois ne se reproduisent que dans une mesure assez limitée, et puis leur grande taille, leur genre de vie et leurs méfaits signalent vite leur présence et les exposent à nos coups. C'est affaire à nous d'empêcher leur trop grande multiplication.

En somme, et sauf un nombre d'exceptions assez restreint, l'oiseau est pour l'homme un protecteur providentiel, sans lequel la vie lui deviendrait impossible.

Cette vérité pourtant, il a fallu bien du temps pour que, en France, elle fût soupçonnée. Toussenel, qui l'a proclamée, avait débuté comme tant d'autres par être un oiseleur forcené, et aujourd'hui même que de gens ne se doutent pas encore de la grande utilité des oiseaux ou du moins agissent comme s'ils l'ignoraient. C'est que l'équilibre naturel entre l'oiseau et l'insecte n'a été rompu chez nous que tardivement, et que les conséquences désastreuses de cette rupture ne se font bien sentir que depuis un certain nombre d'années et au fur et à mesure qu'elles s'accentuent.

Avant notre siècle, la chasse n'était licite qu'à un petit nombre de personnes; elle était sévèrement défendue aux vilains, c'est-à-dire à quiconque n'était pas gentilhomme. D'ailleurs elle n'avait guère pour objet que le vrai gibier, et les petits oiseaux, ceux qui sont le plus utiles à l'agriculture, vivaient en paix. A la Révolution, le gibier subit, presque du jour au lendemain, une formidable hécatombe, en représailles de la gêne antérieure et comme affirmation des droits nouvellement conquis; mais bientôt une longue période de guerres lui rendit le repos dont il avait besoin pour se refaire. Cette période expirée, il fut à nouveau en butte à des poursuites nombreuses et acharnées, si bien que, pour le sauver d'une destruction totale, il devint nécessaire de régulariser ces poursuites. Ce fut l'objet de la loi du 3 mai 1844.

Cette loi a-t-elle rempli le but qu'elle se proposait ? Momentanément oui; mais avec les idées qui ont cours aujourd'hui, elle est notoirement insuffisante : la disparition croissante du gibier en fait foi. En tout cas, quand elle fut votée, on se rendait si peu compte du rôle protecteur des oiseaux insectivores, que deux de ses dispositions secondaires ont presque décrété l'extermination de ces oiseaux : le dernier paragraphe de l'article 4 et les paragraphes 3 et 4 de l'article 9.

En effet, puisque une disposition spéciale interdisait seulement l'enlėvement ou la destruction des œufs et couvées des faisans, perdrix et cailles, la loi de 1844 semblait permettre de prendre ou détruire les aufs

et couvées de tous les autres volatiles. Ce fut là une interprétation courante, d'autant plus qu'au début les préfets n’eurent guère souci de la combattre, et je me rappelle avoir vu jadis, dans le village qu'habitaient mes grands parents, les dimanches de mai et de juin, des familles entières, père, mère et enfants, se répandre dans les bois à la recherche des nids. Le soir, on faisait une omelette avec les aufs plus ou moins couvés, un salmis avec les jeunes oiseaux qui n'avaient pu s'envoler, et on se couchait heureux après avoir savouré cette horrible cuisine.

A la même époque, disons-le en passant, chaque porte de grange villageoise portait, cloué là comme au pilori et les ailes déployées, le corps d'un ou plusieurs oiseaux rapaces nocturnes, tués bien entendu sur le grenier où ils faisaient mieux que des chats leur office de destructeurs des petits rongeurs.

Quant aux oiseaux qui avaient échappé aux battues idiotes dont j'ai été témoin, ils n'étaient pas sauvés, tant s'en faut. La loi de 1844 n'avait eu qu’un but, la conservation du gibier, et par suite, elle avait dû apporter certaines entraves à l'exercice du droit de chasse tel que la Révolution de 89 l'avait établi. Elle avait notamment prohibé tout autre mode de chasse que la chasse de jour à tir ou à courre; mais, comme prise de remords, elle s'était aussitôt déjugée, en consacrant la pratique déjà ancienne des tendues. Les préfets avaient été armés par elle du droit d'autoriser, sur l'avis des Conseils généraux, la chasse des oiseaux de pas. sage autres que la caille, et les modes et procédés de cette chasse. Or, ils ne manquaient pas d'exercer ce droit, et les modes et procédés corrélatifs, c'étaient les gluaux, les lacets, les collets, les raquettes où se prenaient les volatiles de toute espèce, sédentaires ou non: devant ces pièges, tous étaient oiseaux de passage. Ce fut le bon temps pour les écoliers en vacances, et Dieu sait combien d'oisillons j'ai détruit pour ma part, hélas ! dans mes jeunes années !

Malheureusement, c'étaient nos oiseaux les plus utiles que l'on mettait ainsi en coupe réglée, grâce à ces mots regrettables « oiseaux de passage » inscrits dans la loi par routine uniquement et parce que l'on n'en savait pas plus long. Aujourd'hui que la question a été plus approfondie, on ne reconnait comme passagers que ceux qui le sont réellement, c'està-dire ceux qui ne font que passer chez nous, qui n'y font que de courts séjours, à l'entrée et à la sortie de l’hiver ou au moment des grands froids, et qui enfin n'y nichent jamais ou n'y pondent que tout à fait exceptionnellement. Tels sont certains rapaces diurnes, la plupart des oiseaux d'eau et de rivage, et, parmi les passereaux, le pinson des Ardennes. Quelques-uns constituent d'excellents gibiers, la bécasse et le

canard sauvage par exemple : mais pendant leur séjour ils sont de peu d'utilité, si même ils ne sont pas nuisibles.

D'un autre côté on a reconnu que tous les oiseaux de passage d'antan, ceux que la loi de 1844 a abandonnés, sauf la caille, au bon plaisir des Conseils généraux et des préfets, ne sont que de simples migrateurs, nous quittant aux approches de la saison froide, durant laquelle la nourriture leur ferait défaut, les uns pour s'arrêter dans le midi de la France ou bien en Espagne et en Italie, les autres pour traverser la Méditerranée et aller plus au sud, mais tous nous revenant avec le printemps pour nicher chez nous et y passer la belle saison. Est-il besoin de citer la caille, les hirondelles, la plupart des passereaux et notamment ces chantres ailés, formant la grosse tribu des becs-fins, dont les gosiers charment tant nos oreilles à la saison des nids.

Ce sont ces oiseaux migrateurs qui sont les plus grands destructeurs d'insectes, ce sont eux aussi qui nous rendent le plus de services, bien plus certes que les oiseaux sédentaires les plus utiles qu'on a toujours eu la prétention de protéger. Ces derniers en effet ne quittent guère la région où ils sont nés et ne nous servent d'auxiliaires que là. Les autres, au contraire, après avoir fait la guerre aux insectes sur tout leur parcours d'arrivée, en font ample moisson là où ils ont bâti leur nid, afin de satisfaire l'appétit insatiable de leur couvée, si bien que, au moment où celle-ci prend son vol, il y a nécessité pour tous de vider les lieux pour trouver leur nourriture ; et, quand à l'automne ils prennent la direction inverse de celle du printemps, ils continuent et achèvent sur leur passage leur tâche incessante d'échenilleurs. Malheureusement à l'époque de ce dernier voyage ils ont une chair si délicate, si chargée de graisse, que la gourmandise humaine ne pouvait manquer de vouloir y mordre; et comme aujourd'hui le nombre des gourmands s'est considérablement accru en même temps, quoi qu'on en dise, que le bien-être général, on comprend que nos conseillers généraux, avec leur clientèle d'électeurs, aient mis le plus grand acharnement à défendre le droit funeste que leur confère l'article 9 de la loi de 1884.

La tendue, en effet, dans certaines parties de la France, l'est et le midi notamment, la tendue était devenue une véritable passion ; que dis-je ? elle constituait un métier. C'était au point que, en Lorraine, une singulière jurisprudence était passée en force de loi, à savoir qu’un individu muni d'un permis de chasse pouvait, sous l'égide de ce permis et hors de sa présence, faire tendre et surveiller ses pièges par autant d'hommes à gages ou de soi-disant manquvres qu'il voulait. Aussi l'on ne se doute pas de ce qu'étaient les destructions d'oiseaux ainsi organisées.

J'ai voulu m'en rendre compte et j'ai pu, en 1885, parmi les tendues qui remplissaient les bois de la Meuse, avoir des renseignements que j'ai tout lieu de croire exacts sur cent quarante-neuf de ces tendues. Elles comprenaient dans leur ensemble 155.955 raquettes, et, du 30 août au jer novembre, on y a pris 160.037 oiseaux (1.03 par raquette, avec un minimum de 0.18 et un maximum de 3.70 dans deux des tendues), mal: gré une saison fort pluvieuse, surtout en octobre, au moment de migrations. Les tendeurs étaient pour la plupart des fermiers de chasse, mais parmi eux se trouvaient trois curés et un instituteur. Enfin une des tendues, de 19.000 sauterelles, était surveillée par sept auxiliaires, tandis que le maître chassait à tir avec un permis de chasse unique pour toute la bande.

C'était dans les arrondissements de Verdun et de Commercy que les tendues étaient le plus nombreuses. Aussi dans les hôtels de ces deux sous-préfectures le menu de chaque jour comportait-il d'énormes plats de petits oiseaux, si bien qu'en fin de saison les pepsionnaires de ces hôtels étaient littéralement dégoûtés, sinon écæurés, de cette gourmandise, ainsi que j'ai pu le constater. Les raquettes d'ailleurs n'étaient pas seules appelées à entretenir cette consommation quotidienne. Les lacets à deux crins que l'on pose à terre pour prendre les alouettes étaient autorisés concurremment, et ce piège était au moins aussi usité et aussi productif que le premier. Par suite, les chiffres recueillis par moi en 1882, tout énormes qu'ils soient, ne représentent qu'une fraction des oiseaux capturés cette année-là dans la Meuse. Est-ce le tiers, le quart, le cinquième ou le sixième ? Je ne saurais le dire, mais j'opinerais volontiers pour la dernière de ces fractions. Qu'on ajoute maintenant à la destruction meusienne celle des départements, peu nombreux, il se peut, où les Conseils généraux n'avaient pas encore consenti à rompre avec les anciens errements; que l'on songe que des destructions analogues, plus considérables même, s'étaient succédées jusqu'alors et depuis longtemps; que d'autre côté on tienne compte des victimes, beaucoup plus nombreuses qu'on ne croit, que font annuellement parmi la gent ailée nos phares et nos lignes télégraphiques ; et l'on comprendra que les oiseaux, en dépit de leur fécondité, à laquelle d'ailleurs font obstacle la disparition des arbres de nos campagnes, la destruction des haies et buissons, le défrichement des landes et bruyères, on comprendra, disje, que les oiseaux ne soient plus aujourd'hui ce qu'ils devraient être comme nombre et ne soient plus aptes à remplir le rôle protecteur que la Providence leur avait assigné. Et, conséquence forcée, les insectes pullulent davantage au grand détriment de nos récoltes, et chaque jour l'agriculture pâtit un peu plus.

Il y a pourtant près de quarante ans que le mal, hautement signalé déjà, fut porté officiellement à la tribune nationale. C'est en effet le 27 juin 1861 que, sur des pétitions émanant de Sociétés agricoles et de cultivateurs, M. le Président Bonjean prononça devant le Sénat impérial son remarquable réquisitoire en faveur des petits oiseaux. A peine posée, la question se trouva complètement élucidée, grâce aux données précises fournies au rapporteur par M. Florent Prévost, du Muséum, et l'on pouvait espérer que les oiseaux utiles à l'agriculture allaient désormais jouir d'une paix démontrée nécessaire. Mais les habitudes prises sont si fortes, si puissantes, que tout se borna à des demi-mesures plus ou moins appliquées, venant en somme échouer toutes devant l'article 9 de la loi de 1844.

On avait, par exemple, invité les instituteurs à rivaliser de zèle pour inculquer à leurs élèves le respect des nids. C'était fort bien. Mais que pouvaient les instituteurs, lorsque à l'automne leurs écoliers voyaient, en vertu d’un bref administratif, détruire en masse les oiseaux sortis de ces nids, et par qui? par les oisifs et par les riches !

Ainsi certains préfets, au reçu de la circulaire ministérielle leur donnant la nomenclature des oiseaux utiles, avaient cru pouvoir, dans leurs arrêtés autorisant la chasse des oiseaux de passage, interdire la capture de quelques-uns d'entre eux. Mais les tribunaux leur dénièrent le droit de faire ces exceptions que ne comportait pas le texte de la loi, et le gouvernement se trouva dans l'obligation d'aviser. L'occasion était belle de supprimer la disposition légale cause du conflit, d'où venait en outre tout le mal dont l'agriculture se plaignait; on se contenta de la modifier par la loi du 22 janvier 1874. On avait tellement oublié le rapport Bonjean que, dans la discussion de cette loi, un membre de la commission, ayant proposé d'interdire la chasse des oiseaux de passage pendant deux ans, son amendement fut rejeté. On lui avait objecté que s'il est des pays où les petits oiseaux sont en quantité insuffisante, il en est d'autres où ils pullulent (!), et que les préfets, étant à même d'apprécier les nécessités agriculturales et pouvant prendre des arrêtés pour prévenir la destruction des oiseaux, ont dès lors le droit d'en interdire la chasse. Cette conclusion était-elle bien logique ? En tout cas les préfets y gagnerent le droit formel inscrit dans l'article 9 de prendre des arrêtés pour « favoriser le repeuplement » des oiseaux, ce droit allant sans doute jusqu'à l'interdiction de les chasser qu'on n'osait pas formuler dans la loi.

D'un autre côté ils furent obligés, dans les arrêtés pris à la suite du vote des Conseils généraux, de donner la nomenclature des oiseaux dont la capture était autorisée et d'indiquer les procédés de chasse pour les

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