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Dans les grands dangers le Sauvage ne se contente pas de son fétiche habituel, il réclame le secours de tous ceux dont il a quelque connaissance; leur nombre se monte à plusieurs

le duc de Guyenne, quand il y pensoit le moins, et lui faisoit « le plus beau semblant de l'aimer, luy vivant, et le regretter après sa mort si bien que personne s'en aperçut, qu'il eust fait faire le coup, sinon par le moyen de son fol, qui avoit été • audit duc son frère, et il l'avoit retiré avecque luy, car il

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étoit plaisant. Estant donc un jour en ses bonnes prières et oraisons à Cléry, devant Notre-Dame qu'il appelait sa bonne patronne, au grand autel, et n'ayant personne auprès de luy, sinon ce fol, qui en estoit un peu éloigné, et duquel il ne se doutoit qu'il fust si fol, fat, sot, qu'il ne pust rien rapporter ; il l'entendit comme il disoit : Ah! ma bonne dame, ma petite maistresse, ma grande amie, en qui j'ay toujours eu mon réconfort! je te prie de supplier Dieu qu'il me pardonne la mort « de mon frère, que j'ai fait empoisonner par ce méchant abbé « de Saint-Jean (notez, encore qu'il l'eust bien servi en cela, il

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l'appeloit méchant; aussi faut-il appeler toujours telles gens de « ce nom). Je m'en confesse à toi comme à ma bonne patronne «<et maistresse : mais aussi qu'eussé-je su faire? Il ne me faisoit que « troubler mon royaume : fays-moi doncques pardouner, ma

bonne dame, et je say ce que je te donneray (je pense qu'il

vouloit entendre quelques beaux présents, ainsi qu'il était cou

« tumier d'en faire tous les ans force grands et beaux à l'église).

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« Le fol n'étoit point si reculé ni dépourvu de sens qu'il n'enten

«< dist et ne retinst fort bien le tout : en sorte qu'il le redit en

présence de tout le monde à son disner et à d'autres, lui re

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prochant ladiste affaire, et lui répétant souvent qu'il avoit fait

<< mourir son frère. Qui fust étonné, ce fut le roy. Il ne fait pas

« bon se fier à ces fols, qui quelques foys font des traits de «sages, et disent tout ce qu'ils savent, ou bien le devinent par

quelque instinct divin. Mais il ne le garda guères; car il passa

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le pas comme les autres, de peur qu'en réitérant, il eust scandalisé davantage. BRANTOME, Éloge de Charles VIII.

milliers (1). De même, quand leur récolte a été mauvaise, les paysans russes, que le pouvoir absolu pense avoir convertis, empruntent de leurs voisins plus heureux des saints plus efficaces (2). Les Athéniens, avant la bataille de Marathon, instituèrent le culte de Pan, qu'ils n'avaient point adoré jusqu'à cette époque (3); et Louis XI, dont nous venons de parler, rassembla près de son lit de mort les reliques de toute la terre (4).

Une fois entré dans cette route, l'homme est forcé de la suivre jusqu'au bout; ayant conçu ses dieux semblables à lui par leurs passions, il les conçoit tels par leurs besoins, leurs habitudes et leur destinée. Les déesses des Kamtschadales portent comme les femmes leurs nouveau-nés sur leur dos. Ces enfans divins souffrent et pleurent comme les enfants des hommes et toutes les nuits, descendant des mon

(1) Roemers Nachrichten von der Küste Guinea, p. 16.

(2) Weber, veraendertes Russland, II, 198. Les tribus qui habitent les frontières de la Russie ont mis au nombre de leurs dieux saint Nicolas. LÉVÊQUE, Excurs. sur le schamanisme, dans sa traduction de Thucydide, III, 292.

(3) HÉRODOTE, VI, 105.

(4) Le pape lui envoya le corporal sur quoy, dit Philippe de Commines, chantoit monseigneur Saint-Pierre. Il fit venir la sainte ampoule de Reims, et on lui apporta de Constantinople beaucoup de choses miraculeuses qui étaient restées entre les mains du Grand Turc. PHIL. DE COMM. Faits et gestes du roi Louis XI.

tagnes, cet Olympe grossier court vers le rivage, aussi ardent à la pêche, mais plus adroit et plus heureux que la race mortelle (1).

(1) Il n'y a pas jusqu'à la mort, à laquelle, entre autres calamités humaines, les Sauvages ne croient leurs fétiches exposés. Les Groenlandais disent que le plus puissant des leurs, Tornarsuk, peut être tué par l'impétuosité du vent, et que l'attouchement d'un chien le ferait mourir. (Egede, Nachrichten von Groënland, 93, 256.) Au reste, nos livres sacrés nous montrent Jehovah se prêtant à la faiblesse des hommes, et se soumettant à leurs cérémonies. Lorsqu'il jure l'alliance qu'il conclut avec Abraham, il traverse les victimes immolées et séparées par la moitié, parce que cette formalité symbolique rendait chez les Juifs les serments plus obligatoires.

CHAPITRE III.

Efforts du sentiment religieux pour s'élever au-dessus de cette forme.

vagues no

TEL est donc le culte de l'état sauvage (1). C'est la religion à l'époque la plus brute de l'esprit humain. Elle est en arrière de toutes les formes que nous aurons bientôt à décrire. Elle ne réunit point ses dieux en un corps, comme le polythéisme des nations policées. Ses tions du grand Esprit ne s'élèvent point à la hauteur du théisme. Elle choisit ses protecteurs dans une sphère bien inférieure. Elle n'a point l'esprit jaloux, mais compact de la théocratie, qui, plaçant son dieu en hostilité perpétuelle avec tous les autres, crée l'esprit national et le patriotisme par l'intolérance.

Dans cette conception étroite et informe réside néanmoins le germe des hautes idées qui, la suite, se déploieront à nos regards. Les objets consacrés par le culte du Sauvage sont nuisibles, inutiles, monstrueux, ridicules:

par

(1) Nous n'avons pu présenter ici que les traits principaux et généraux de ce culte. Il y a, comme dans toutes les croyances, plusieurs gradations; nous ne saurions les détailler toutes. Chaque forme et chaque époque des idées religieuses pourrait être l'objet en diminutif de l'histoire que nous essayons de tracer en grand.

mais n'est-ce pas une preuve évidente du besoin qu'il a d'adorer?

Il attribue la vie et l'intelligence à tous les objets. Il pense que tous agissent sur l'homme, lui parlent, le menacent, l'avertissent. Le spiritualiste, qui n'aperçoit rien dans la nature qui ne soit animé de l'esprit divin, le panthéiste, qui conçoit la divinité inhérente à toutes les parties du monde physique, ne font que suivre la route vers laquelle le Sauvage, dans ses notions confuses, dirige ses pas chancelants. Son culte n'est que le sentiment religieux sous sa première forme. C'est l'homme demandant à la nature qu'il ne connaît ni ne peut connaître où donc est la force, la puissance, la bonté : et ce sentiment religieux, quelque grossier qu'il paraisse encore, est plus noble et plus raisonnable que tous les systêmes qui ne voient dans la vie qu'un phénomène fortuit, dans l'intelligence qu'un accident passager.

Nous avons indiqué déjà quelques-uns des efforts du sentiment religieux pour épurer sa forme. Nous avons reconnu ces efforts dans le Manitou prototype, dans le grand Esprit des cieux ou des mers.

Pour apercevoir clairement la lutte que nous entreprenons de décrire, il suffit de il suffit de comparer les prières que le Sauvage adresse aux fétiches, et celle qu'il adresse au grand Esprit.

Le Koriaque dit à son idole, en lui immo

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